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MAUD FONTENOY MARION COTTILLARD ECOLOGISTES
Le 01 février 2011
MARION COTTILLARD ET MAUD FONTENOY : LA CONSCIENCE ECOLOGIQUE

L’une, la fougue, le verbe, la passion brute de fonte. L’autre, un elfe gracieux et souvent silencieux dont l’œil bleu, parfois, se voile de mélancolie. Mais deux fonceuses, deux bûcheuses. Et surtout deux filles qui ont atteint les cimes. Maud Fontenoy, en 2005, première femme à avoir traversé l’Océan Pacifique à la rame. Marion Cottillard, Oscar de la meilleure actrice en 2008 pour son rôle-titre dans Piaf – ne parlons pas de son Golden Globe et de son César. Quasiment le même âge : Maud, 33 ans, Marion, 35. Enfin deux écolos convaincues. Maud, côté mer, évidemment. Marion côté terre : ça se sait moins mais depuis toujours, elle va chercher son énergie dans les arbres. « Ils m’inspirent du respect et c’est physique, dès que j’en vois un, j’ai besoin de le toucher. C’est ce qui m’a poussée à entrer en 2001 dans l’organisation Greenpeace pour me battre contre la déforestation. »
Maud, elle, n’avait pas huit jours que ses parents l’embarquaient sur leur goélette pour un tour du monde qui se prolongea jusqu’à son adolescence. De Tahiti à l’Arctique, des rives heureuses de la Méditerranée à l’horreur des cinquantièmes hurlants, elle sait tout des couleurs de la mer. Effondrée par le saccage du littoral et des océans, elle a voulu sensibiliser les enfants à la nécessité absolue de les préserver. Et à cet effet, créé la fondation qui porte son nom. Aujourd’hui, première fois que Marion, entre Oléron et Ré, se risque sur le bateau de Maud, coiffée d’un ravissant bonnet de petit mousse. Pour ses premiers pas à bord, l’autre la couve avec la rieuse complicité d’une vieille copine de lycée. Et pourtant, il y a neuf mois, elles ne se connaissaient que par presse interposée. C’est Jean-Louis Borloo qui les a réunies lors d’un déjeuner organisé pour la Journée de la Femme. Marion, dans la seconde, fut fascinée par Maud: « Tout ce qu’elle disait était puissant et beau. Et accessible à tous. » Mais Maud, mine de rien, rompue à vivre en double commande, observait Marion tout en parlant : « Moi aussi, j’étais fascinée ! Je l’avais prise pour une star qui vivait dans un monde très lointain et je m’étais même demandée si son engagement écolo n’était pas une pose. Mais elle était si simple ! J’ai voulu en avoir le cœur net, je l’ai questionnée. Aussi sec, elle s’est mise à me parler du documentaire qu’elle préparait sur les arbres. Je me suis alors aperçue qu’elle était super-sérieuse. Elle rassemblait méthodiquement les infos sur le sujet, les classait…A l’évidence, elle était de ces gens qui travaillent dur et vont au bout d’eux-mêmes tout en restant les pieds sur terre. Tout ce que j’aime ! »
Maud invite donc Marion à la soirée qu’elle organise pour la journée mondiale des océans. Sans trop y croire: « Je me suis dit : « Elle est tellement demandée, elle ne viendra jamais… » Mais pour l’actrice, une promesse est une promesse. Au jour dit, elle répond présente.« J’arrivais du Congo » raconte Marion. Je venais de participer à une action de Greenpeace contre la déforestation. C’était la continuation naturelle de cette action. Sur la planète, les arbres, les océans, tout est lié.»
Maud, intriguée, veut alors approfondir.
Ca tombe bien : Marion aussi. « On a échangé nos numéros de portable » se souvient-elle. et dans nos agendas d’enfer, on a trouvé une date pour un déjeuner. J’étais de plus en plus subjuguée par le charisme de Maud, sa détermination, son aura. En plus, elle me rassurait. Quand on mesure le nombre d’espèces végétales et animales qui disparaissent, on est tellement déprimé ! Mais Maud est une fille concrète et toujours tournée vers l’avenir. Elle ne geint pas, elle dit :« Puisque c’est comme çà, inventons donc une nouvelle planète. C’est de l’écologie qui va de l’avant. »
De son côté, Maud est impressionnée par la fidélité de Marion. Pas de chichis, aucun faux-bond. La star est là le jour dit. Et à l’heure ! Maud va alors droit au but : elle lui propose d’être la marraine de sa Fondation. Marion accepte avec la même simplicité. Et sans la moindre peur d’être cataloguée comme « écolo-people ». « Mon seul souci, ce fut de vérifier si cette démarche était compatible avec mes autres engagements. Mais je savais déjà qu’il était temps que je sorte de ma forêt pour une vision plus globale de la question de l’environnement. C’est une toute petite action mais c’est comme ça qu’on y arrivera, en accumulant chacun les actes minuscules…» Et Maud de renchérir, très « boss », pour le coup: « Célèbres ou anonymes, on est tous concernés par les enjeux de la planète puisque c’est une question de survie. Pour avancer, toutes les énergies sont nécessaires. Or la règle du jeu, quand on défend une cause, c’est qu’elle soit portée par une personnalité emblématique. Si j’ai choisi Marion, c’est pour sa sincérité. Elle ne se contente pas d’exposer ses convictions. Elle veut en savoir plus, elle pose constamment des questions. Et elle a toujours mis ses actes en accord avec ce qu’elle pense. Enfin elle est d’une fidélité exemplaire. Actuellement, par exemple, une opération sur la biodiversité marine est organisée dans 7031 collèges en sixième et en cinquième. C’est un travail de longue haleine puisqu’il va durer deux ans. Il y six semaines, nous devions passer une matinée ensemble dans un collège classé ZEP. Marion, une fois de plus, a été fidèle au poste ! Sur les gamins, vous imaginez l’impact de sa présence et de qu’elle a dit? »
Mais au fait, ce travail « au ras du sol » comme dit Maud, pourquoi est-ce que ce sont les femmes qui s’y collent ? Parce que c’est une tâche ingrate dont les hommes ne veulent pas ? Ou seraient-elles plus douées pour parler aux jeunes ? Plus inquiètes sur l’avenir? Plus agissantes, plus responsables ? « C’est dans nos tripes ! » tranche Maud. « Le puissant instinct de conservation des femmes, leur conscience d’être investies de la pérennité de l’espèce ! Tous les sondages le montrent : dès la naissance de leur premier enfant, les femmes deviennent très attentives au choix des aliments, des produits ménagers, se posent la question de la pureté de l’eau, de l’invasion des pesticides. Elles pèsent même sur le choix la voiture ! Dans ce tableau, notre idée, à Marion et à moi, se résume à témoigner, relayer. Et à montrer l’exemple. »
On dirait vraiment deux vieilles copines de classe, Maud n’a pas fini sa phrase que Marion enchaîne: « Oui, surtout dans une société déresponsabilisée comme la nôtre. On a tous plus ou moins l’idée que quelqu’un, en haut lieu, fera ça mieux que nous. Mais nous devons agir par nous-mêmes, chacun à notre niveau. Aller dans les écoles apprendre les bons gestes aux enfants, ça me semble capital. Et puis moi aussi, la ferveur des gamins m’a enthousiasmée. Je suis revenue toute légère ! » Décidément, le chant alterné ne finira jamais : Marion n’a pas fait taire sa petite voix d’oiseau que la pétulante Maud entonne son grand air: « Ca n’a l’air de rien, mais en rentrant, quand les enfants vont voir leurs parents faire n’importe quoi, avec les déchets, par exemple, ils vont leur dire : « Non, ne faites pas surtout çà ! Le bon geste, c’est ça! » Et on a le choix, tous, et tous les jours ! A chacun de se prendre en main ! » Les yeux de Marion s’illuminent. Et vont se perdre dans ceux de Maud. Qui sourit à son tour. Au-delà du combat qui les réunit, c’est sûr, quelque chose d’autre les attache. Une sauvagerie native, peut-être. Et la même volonté de réenchanter l’avenir. Rêve de Marion : « Que le bateau de Maud, avec tous les enfants qu’il va emmener en mer, devienne le symbole de l’harmonie que je souhaite à la planète ! » Vœu de Maud : « Que Marion soit toujours avec nous dans vingt ans ! Et que chacun se donne un bon coup de pied aux fesses pour inverser la tendance! » Marion éclate de rire. Maud lui décoche une discrète petite bourrade. Le vent hargneux de novembre s’en sent obligé de mollir. Puis le ciel s’ouvre et l’océan sourit. On dirait qu’ils leur disent merci.

INTERVIEW 1/ LE BRETON JEAN-CLAUDE COTTILLARD, ORIGINAIRE DE PLEMET, PARLE DE SA FILLE LA VEILLE DU JOUR OU ELLE RECOIT L’OSCAR

Vous vivez dans le monde du spectacle, comme votre fille. Une tradition familiale ?

Absolument pas. Aussi loin qu’on remonte dans notre famille, on ne trouve que des gens pauvres qui ne connaissaient rien au théâtre, et encore moins au cinéma. Mes parents sont originaires d’un petite commune des Côtes-d’Armor, Plémet. La Bretagne était alors misérable, ils avaient émigré dans la région parisienne, où ils avaient trouvé du travail chez des maraîchers du Val-de-Marne. Nous étions plutôt démunis. Je suis né aux lendemains immédiats de la guerre et, enfant, je ne savais même pas que le théâtre existait.

Comment l’avez-vous découvert ?

Je suis un parfait autodidacte. Après une classe de quatrième ratée, on m’a orienté vers un CAP de dessinateur industriel et un brevet de mécanique générale. Mais très confusément, je savais que quelque chose de formidable existait en dehors de cet univers-là. Moi qui étais timide au point d’être malade à l’idée d’aller acheter une baguette chez le boulanger, je prenais un plaisir fou à faire le clown, à raconter des histoires qui faisaient rire mes copains.C’étaient des garçons d’un milieu très populaire, comme moi . Eux aussi y prenaient plaisir. En cette fin des années cinquante, la télé était encore peu répandue, on n’avait aucune idée de ce qu’était un spectacle, même si de temps en temps, on se disait : « On devrait faire du théâtre… » Puis, vers vingt ans, l’un de nous a eu l’idée de suivre un stage de mime, à Paris, chez Maximilien de Crou, un professeur dont le père, à l’Ecole Charles Dullin, avait notamment formé Jean-Louis Barrault, Raymond Devos,le mime Marceau. J’ai suivi ce copain et là, révélation : le monde dont je rêvais confusément existait ! Et je l’avais ignoré si longtemps… J’ai eu l’impression de naître enfin à la vie. Mon choix a été immédiat.

Mais vous aviez un travail, je suppose…Vous avez tout lâché ?

Oui, mais j’ai un côté fourmi, prudent, dû à mes origines bretonnes, le souvenir très aigu de la pauvreté. Donc j’ai continué à travailler. C’était parfois cocasse : j’ai par exemple travaillé chez Citroën comme « contrôleur des outils de contrôle… » Mais vers 25 ans, quand mon activité théâtrale est devenue trop prenante, j’ai dû trancher. Choisir entre continuer le théâtre amateur ou faire les choses à plein temps. Si on reste dans l’entre-deux, on se disperse, on bricole.

Donc dans les années 70, vous faites le grand saut…

Le mot est inexact. J’avais progressé si vite que mon professeur m’a très vite envoyé le remplacer un peu partout. J’ai donc donné des cours qui m’ont permis de survivre. Mais ce n’était pas uniquement alimentaire : j’aimais énormément çà. Je n’ai d’ailleurs jamais arrêté puisque je dirige actuellement l’Ecole Supérieure d’Art dramatique de Paris, la seule école de théâtre gratuite et à plein temps.

Depuis le début, vous avez donc voulu transmettre votre art ?

Je dirais plutôt que j’ai toujours été porté par l’envie du partage. Mais je n’ai jamais interprété ni monté d’œuvres théâtrales déjà écrites. Jamais joué « Scapin » ou « Bérénice », si vous préférez. J’ai toujours été animé par le désir de créer une forme artistique originale, fondée sur le mime, l’improvisation et la construction d’histoires. Mon travail, c’est la syntaxe et le langage du geste, l’imaginaire du corps, ce qu’on a appelé à une époque « l’expression corporelle ». Un art intermédiaire entre le théâtre et la danse. En habitant son corps d’une certaine façon, on fait surgir un imaginaire humain universel.

C’est l’univers dans lequel déboule la petite Marion en 1975… Avec une maman elle-même actrice, je crois ?

Oui, je l’avais rencontrée dans le réseau de théâtre amateur dont je vous ai parlé. Quatre ans après Marion sont nés nos fils, des jumeaux. L’un d’entre eux est webmaster à San Francisco, et l’autre, tout en continuant son job dans une entreprise d’informatique, est lui-même comédien et réalisateur, de façon tout à fait professionnelle puisqu’il vient de réaliser un court-métrage avec Guillaume Canet.

A la maison, pour amuser vos enfants, vous faisiez le clown, comme naguère avec vos copains ?

Non, chez nous, la rigolade, passait plutôt par la parole. Une forme d’humour noir assez vachard qu’on a pratiqué tous ensemble très tôt, avec des sortes de concours de la meilleure sale blague... C’était — et c’est toujours ! — à qui dégainera le plus vite. Les deux jumeaux sont particulièrement affûtés à ce jeu-là, mais Marion, depuis le début, n’est pas mal non plus !

Est-ce que Marion allait voir vos spectacles?

Les choses se sont passées beaucoup plus naturellement. Je trouvais le théâtre pour enfants tellement cucul ou sinistre qu’avec mes copains, pour amuser nos gosses, on a monté nos propres spectacles. Ils ont tellement bien marché qu’ils ont tourné dans le monde entier. Rien que leur titre « Les pieds dans la confiture » montre assez qu’ils étaient, disons, assez décalés ! Il y avait aussi « Opéré d’urgence » qui racontait l’histoire d’un gamin opéré de l’appendicite, vu du côté de la panique des parents ! Mes enfants, comme tous les gosses, adoraient…

Quand s’est révélée la vocation de Marion ?

Au moment où elle est entrée au lycée, vers 15 ans.

Vous en aviez déjà parlé ensemble ?

Ni ma femme ni moi ne nous étions posé la question de ce qu’elle allait faire plus tard. Tout a été spontané et les choix des uns et des autres se sont déterminés au fur et à mesure de la vie. Il était déjà clair que Marion se dirigeait vers une voie artistique puisqu’elle avait choisi l’option « arts plastiques ».

Elle dessinait ?

Oui. Elle a un rapport très fort à tout ce qui est visuel. Mais on n’intervenait pas dans ses choix. Elle vivait sa vie et nous, on était à l’écoute.

Qu’avez-vous répondu, quand elle vous a dit qu’elle voulait être actrice ?

« Si c’est ce que tu veux faire, tu le fais ».

Elle ne se souvenait plus des galères matérielles que vous avez traversées ?

On n’a pas vraiment eu de galères. On s’est toujours débrouillés.

Mais vous ne lui avez pas dit : « OK, tu y vas, mais sois consciente que ce ne sera pas du miel et des roses tous les jours.. » ?

Surtout pas ! Ce genre de réflexion est horrible ! Et çà aurait signifié que je projetais ma vie dans la sienne. Je refuse catégoriquement ce genre d’attitude. Dans l’école que je dirige, je vois trop de jeunes qui s’inscrivent en cachette à cause de mises en garde de cette sorte. Elles créent des dégâts considérables. Je n’aurais tout de même pas dit à ma fille ce que je me refuse à dire à mes étudiants… Ma position de père, ça a été : « Vas où tu vas. Tu te débrouilles, et si tu as un souci, on est derrière. »

Donc elle s’est lancée avec un filet ?

Cà me paraît évident que les parents soient derrière leurs enfants ! Mais je pense pas le lui avoir dit. Ce sont des choses qui se transmettent par une attitude. Les parents n’ont pas besoin de les formuler, elles se sentent. Elles sont d’autant mieux comprises !

Quelle formation d’actrice Marion a-t-elle suivie?

Elle s’est inscrite au Conservatoire d’Orléans, puisqu’à l’époque je travaillais là-bas. Elle a eu son bac à 18ans, pas avec 18 de moyenne, je le confesse, et tout de suite, elle est entrée dans le vif du sujet.

C’est-à-dire ?

Le concret. Les castings. Elle a été prise très vite.

Donc on peut dire que tout a marché très vite pour elle. Et très facilement…

Je dirais plutôt que çà n’a pas été très dur. Elle était manifestement douée. Les périodes difficiles qu’elle a traversées n’étaient pas dues à un manque de propositions, mais à son exigence. Marion fonctionnait selon deux paramètres: il fallait que le rôle lui convienne, et que le film soit un beau projet.

Tout de même, vous avez dû être sacrément épaté que çà marche aussi vite…Vous ne vous êtes pas dit : c’est le résultat de mon éducation, de l’ambiance qu’il y avait à la maison ?

On ne sait jamais ce qu’on donne et je n’ai pas de gloire particulière à tirer du chemin que Marion a parcouru. En tout cas, je ne me suis jamais dit : « C’est grâce à moi que… » Je ne suis pas dans ce type d’attitude et de discours.

Vous discutiez de ses choix avec Marion ?

Je ne m’en suis jamais mêlé.

Mais comment le professionnel que vous êtes pouvait-il s’empêcher de juger la professionnelle qu’elle devenait ?

Devant son travail, j’avais bien sûr une appréciation intérieure. Et je lui en ai fait part. Une affaire d’autant plus compliquée que j’enseigne le théâtre…En famille comme dans l’enseignement, il y a de l’affectif dans l’appréciation d’une œuvre. On rencontre donc toujours le même problème : quelle est la part d’affectif dans cette appréciation? En tant que professeur, je me dois de rendre mes élèves admirables au public, c’est une exigence incontournable. Et comme ce sont mes élèves, il m’est assez facile de réduite la part de l’affectif, du degré de sympathie que j’éprouve pour eux. Mais comment le faire avec ma fille ? Je l’aime et c’est incontrôlable ! Donc à ses tout débuts, j’avais beau faire, mon regard sur son travail avait une part d’affectif qui dépassait de 50% de mon regard habituel sur une œuvre d’art. Mais avec le temps, j’ai réussi à prendre de la distance. Si bien que, lorsque j’ai vu « La Môme », je me suis retrouvé comme tout le monde : devant une interprétation si magistrale que la comédienne m’a laissé sans voix. J’ai oublié que c’était ma fille et face à sa prestation, j’ai pleuré. Des larmes de la même qualité, de la même sincérité que celle des spectateurs assis à côté de moi dans le cinéma…

Vous-même, en 2006, vous avez obtenu un Molière. Qu’avez-vous éprouvé quand vous êtes monté sur scène pour le recevoir ?

La joie de la reconnaissance et le sentiment serein de l’exactitude. Aucune exaltation, mais pas non plus le trouble qu’aurait suscité une récompense fondée sur un malentendu. Simplement cette pensée : « Tiens, la profession a évolué, elle est maintenant capable de comprendre le travail si particulier qui est le mien. »

Pensez-vous que Marion a ressenti quand elle a reçu son César ?

Je sais ce que moi, j’ai ressenti.


Et devant son triomphe, avez-vous réussi à contrôler le fameux « affectif » dont vous m’avez parlé tout-à-l’heure ?

Bien sûr que non! J’ai éprouvé une immense émotion ! Et pourquoi l’aurais-je réfrénée ? Donc quand elle est montée sur scène, je n’ai rien empêché du tout ! J’ai vu ma fille et j’ai pensé : « Elle est magnifique, elle est sublime… » Et j’ai pleuré! Dans ces moments-là, on ne pense pas. C’est comme chaque fois qu’on se retrouve : on se prend dans les bras,on se communique nos énergies, on vit ! Et c’est beau…

Et ensuite, vous êtes allés faire la fête ?

Ce n’a pas été exactement « faire la fête ». Je l’ai rejointe au Crillon. On a attendu avec ses frères qu’elle ait fini de répondre aux journalistes dans la chambre qu’on lui avait attribuée pour deux heures et on a pris une coupe de champagne avant qu’elle ne s’en aille à la boîte de nuit réservée par l’organisation des Césars. Et même si je n’ai pas pu être vraiment avec elle, ces moments au Crillon, où j’ai pu la voir, ont été pour moi une sorte de fête, oui…

Vous avez l’impression que ce succès vous l’arrache ?

Mais ma fille n’a jamais été ma propriété ! Quand elle est là, elle et moi, on ne se rate jamais…Et si j’ai eu des enfants, ce n’est pas pour comptabiliser leur présence !
Comment avez-vous vécu l’attente des Oscars ?
Dans la campagne d’Orléans, bien tranquillement, avec ma compagne.
Ca a dû être un moment pesants, non, avec toute cette pression sur Marion ? En un rien de temps, avec ce triomphe international, elle est devenue l’emblème de la France…

Sûrement pas ! Marion est avant tout une actrice, pas l’ambassadrice d’une nation. Elle n’a pas joué Piaf avec un maillot sur le dos avec l’inscription « France » ! Avec ce film, Marion est tout simplement l’ambassadrice des rires et des pleurs de l’humanité…


INTERVIEW 2/ LE REGARD DE JEAN-CLAUDE COTILLARD SUR L’EVOLUTION DU TRAVAIL DE SA FILLE, LORS DE LA SORTIE DU FILM « NINE »

Avant d’être le père de Marion Cotillard, vous êtes un homme de théâtre très singulier…

Oui, j’ai toujours travaillé sur le corps, le geste, ce qui n’est pas fréquent en France. C’est aussi la particularité de l’école de théâtre que je dirige, l’ESAD de Paris, et des pièces que j’ai écrites ou co-écrites, telles que « Diagnostic » ou « Les Cousins ». Certaines d’entre elles n’ont aucun texte ! Mais justement, comme le geste est un langage universel, ces pièces sont jouées dans le monde entier.

Les plus grands acteurs américains, Nicole Kidman ou Penelope Cruz ont aussi un jeu très physique. Ce qui explique leur succès planétaire. Marion fait maintenant partie de ce club ultra-fermé. Doit-elle ce privilège à votre enseignement ?

Non. Marion a tout simplement baigné dans un univers familial où elle a vu beaucoup de spectacles de mime et de danse, du fait de mon métier. Mais je ne sais rien de la façon dont ces spectacles ont pu voyager en elle.

Elle ne vous en a jamais parlé?

Marion est très secrète. Et je ne lui pose pas de questions,sa vie n’appartient qu’à elle. C’est sans en référer à qui que ce soit qu’elle a choisi de fonder son travail sur le corps et la rythmique du jeu d’acteur.Notre préoccupation, à sa mère et à moi, a uniquement été de lui apprendre la liberté, la curiosité, la méfiance envers la convention et le formatage. Ma seule exigence, comme pour ses frères, a été qu’elle parle anglais parfaitement, qu’elle sache conduire et qu’elle ne laisse jamais personne décider à sa place. Si on est libre, dépourvu d’avidité matérielle et avec un ego ordinaire, il est plus facile d’aller là où on veut aller.

Mais il n’y a pas d’acteur sans ego…

L’ego, c’est comme le cholestérol, il y a le bon et le mauvais ! Il faut un équilibre. Pour l’acteur, l’équilibre, il doit se faire entre l’humilité et l’insolence. Sans humilité, pas de créativité. Mais sans insolence, où trouver l’incroyable courage d’entrer en scène ?

Le jeu des acteurs européens est davantage fondé sur la parole et le travail intellectuel. Est-ce la raison pour laquelle Marion s’est exilée aux USA?

A mon avis, si les gens passionnés par le travail sur le corps avaient vécu au fin fond de l’Afrique, Marion serait allée là-bas !

A un moment de sa vie, elle enchaînait les « Taxi 1, 2, 3 » et sa carrière semblait bloquée. Elle a même failli tout abandonner. Vous a-t-elle demandé conseil ?

Je me suis douté que ça n’allait pas mais elle a préféré se confier à sa mère.

Pourquoi?

Les enfants choisissent à qui ils veulent parler…A moi, elle ne présentait que l’aspect positif des choses. Je ne lui ai pas posé de questions. J’étais sûr de son discernement. Et très confiant dans sa capacité d’autonomie à tous niveaux, personnel et artistique.

Et quand elle a eu l’Oscar ? Vous n’avez pas eu peur que ça lui tourne la tête !

Même confiance. On a fêté ça en famille, un point, c’est tout. Avec nos repères familiaux à nous.

Mais après un tel triomphe, vous ne vous angoissez pas davantage pour votre fille ?

Encore une fois, la vie de Marion n’appartient qu’à elle. Et je lui fais confiance.

Vous ne pensez jamais à la pression professionnelle qu’elle subit après cette fabuleuse récompense ?

Marion et moi sommes spontanément restés sur la même ligne qu’avant. Elle ne me parle jamais de ses difficultés ni de ses défis. Et moi non plus. Par exemple, pour « Nine », elle s’est bornée à me dire : « Je tourne dans une comédie musicale et je suis très contente. » Rien de plus. Ni de sa part, ni de la mienne. Et dès qu’on se revoit, on retrouve immédiatement nos vieux codes. Les concours de jeux de mots déconneurs, par exemple, les blagues en famille. A Noël, nous sommes tous allés voir sa grand-mère Léontine, qui a 101 ans et vit en Bretagne, à Plemet, et qui est elle-même une grosse blagueuse. Marion n’était pas dans la chambre de sa grand-mère qu’elles se sont instantanément remises à délirer ensemble. Comme avant, rien de changé ! C’est notre monde à nous, complètement indépendant du reste…

N’empêche, quand vous avez vu « Nine », vous avez dû être cent fois plus ému que le spectateur lambda !

Mais je ne l’ai pas vu ! Je bous sur place, évidemment, j’espère bien y arriver avant le 3 mars, je suis aussi impatient que pour « La Môme »… En revanche, j’ai eu le disque.

Et alors ?

L’évolution de la voix de Marion est extraordinaire…

Vous voyez, vous êtes ému !

Oui, mais parce que c’est bouleversant de la voir aller aussi loin dans la sensibilité artistique. C’est esthétiquement que je trouve ça fabuleux !

Enfant, Marion chantait et dansait ?

Elle était vivante…Donc elle chantait et elle dansait !

Aux USA, pour atteindre le niveau où se trouve maintenant votre fille, il faut savoir se vendre et avoir une gniaque incroyable. Cette énergie s’explique souvent par un désir enfantin d’exister à tout prix dans la lumière. Marion a-t-elle été de ces enfants qui voulaient à tout prix être le centre de tous les regards?

Je dirais plutôt qu’elle débordait de joie de vivre. Et sa mère et moi lui avons offert l’espace de liberté qui lui permettait de l’employer à plein. Rien de plus. Après les difficultés de l’adolescence, Marion a fait de cette énergie ce qu’elle a pu, comme chacun de nous. Et un jour, son travail artistique a été formidablement récompensé. Mais pourquoi s’en priver ? Je ne cache pas que j’en suis fier. Si Marion est ce qu’elle est, ce n’est pas parce qu’elle a voulu aller au bout du monde. Mais parce qu’elle a cherché à aller au bout d’elle-même. A mes yeux, c’est la seule chose intéressante dans la vie…

© 2016 Copyright Irène Frain.