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PORTRAIT DE GIORGIO ARMANI
Le 30 janvier 2011
PORTRAIT DE GIORGIO ARMANI

« Tout le quartier est à lui! » Mon chauffeur de taxi s’enfonce dans les rues de Milan et me désigne un gigantesque panneau mural. Chevelure neigeuse, teint ultra-bronzé, sourire tempéré d’un brin de distance aristocratique, Giorgio Armani nous considère du haut de toute sa réussite. Impossible de soupçonner qu’il est le fils d’un petit fonctionnaire provincial qui recomptait sa maigre paye devant ses enfants à chaque début de mois, histoire de leur faire comprendre qu’une lire est une lire…

On peut dire que la leçon a porté: à 75 ans, avec cinq milliards de dollars, Armani occupe le rang de 4ème fortune d’Italie. Et en dépit de la crise, il reste 203ème au plan mondial.

Le taxi a depuis longtemps dépassé l’affiche mais son regard magnétique me poursuit.A l’évidence, il est de ces grands fauves qu’il faut approcher à pas comptés. Donc pour commencer, exploration de son territoire, ce centre de Milan où se concentrent ses boutiques. Armani Couture, Armani Privé, Armani Casa, Café Armani, plus les 2000 m2 de l’Emporio Armani : j’en ressors quatre heures plus tard éberluée : la créativité du fringant septuagénaire semble avoir redoublé.

Et vraiment pas moyen d’imaginer qu’il a commencé à deux pas d’ici comme humble étalagiste dans un grand magasin. Ici comme à Paris, Tokyo, Shanghaï, Rio ou New York, ses rayonnages à l’esthétique minimaliste et chic déclinent la même proposition de mode de vie universel, robes grand luxe, mais aussi jeans basiques, parfums, lunettes, montres, meubles, cosmétiques, sous-vêtements,ameublement, linge de maison… Plus la gamme entière des objets du quotidien, vélos, baskets, voire chocolats et bouquets de fleurs. Si je veux, je peux téléphoner Armani, cuisiner Armani, manger Armani, dormir Armani, voire prier Armani : ses inépuisables boutiques de laque noire vont jusqu’à proposer de petites croix frappées du logo de la marque, l’aigle aux ailes déployées…

A peine remise de cet étourdissant inventaire, j’apprends que leur auteur, par chance, se trouve dans les parages : il présente un défilé dans une galerie d’art toute proche. Un lieu immense et, comme le reste, à l’architecture pensée dans les plus infimes détails. Il lui appartient, bien sûr, et un noyau dur d’hommes jeunes et énergiques — sa garde rapprochée — en garde farouchement les coulisses. Je parviens à leur arracher l’autorisation d’y rencontrer « Il Maestro ».

A ma grande stupeur, je le découvre assis une banale petite chaise. Très concentré, il inspecte les sublimes amazones qui vont présenter ses dernières créations. Grèges, beiges, bruns terreux, blancs purs, noirs de laque, des vêtements coupés dans ses couleurs favorites. Et toujours l’« Armani touch » cet art du vêtement à la fois confortable et hyperféminin qui, trente ans après ses premiers succès grâce aux stars d’Hollywood, fait mouche à tout coup.

« Il Maestro » fronce soudain le nez devant un mannequin. Puis, d’un geste fulgurant, lui arrache ses gants. Mais ses yeux, comme ceux de certains félins, sont dotés du pouvoir de se focaliser sur un point et de balayer simultanément l’environnement d’un regard panoramique : il m’a vue. Il se retourne donc et, abruptement, m’explique: « Dans un défilé, les mains sont capitales. L’allure d’une femme tient à ce qu’elle en fait.»

Parole claire, frontale, ramassée. Et, comme toujours avec lui, efficace à l’extrême : en quelques secondes, le contact est noué. Il s’est levé. Je l’imaginais beaucoup plus grand. Les mains, elles, puissantes et courtes, dénotent une opiniâtreté hors du commun. Grâce à la musculation qu’il s’inflige quotidiennement, il a néanmoins beaucoup de chic ; et pas besoin d’être grand clerc pour deviner que la discipline de fer qu’il impose à son entourage, Armani est le premier à s’y astreindre. Un ascète de la mode et du design. Un moine-soldat.


Je lui confie que ma mère était une petite couturière de province. C’est la bonne clef : tout en retournant inspecter ses mannequins du même œil sans pitié, il se met à évoquer les rues de sa Piacenza natale, leurs gantières, chapelières, dentellières à l’ancienne, dont il dit tenir le perfectionnisme et le culte du travail. Brève séquence nostalgie. Mais le temps presse, le défilé va commencer. Pour autant, le grand fauve m’a admise sur son territoire. Mieux encore : j’ai obtenu de le revoir.


Ce sera trois semaines plus tard, au cœur de son QG, dans le repaire ultra-confidentiel qu’il occupe au dernier étage d’un immeuble austère et sévèrement sécurisé. Mais dès qu’on passe le seuil de son appartement, on oublie les caméras et les gardes du corps, retour en force de l’harmonie Armani. Assaut de grèges, bruns, gris classieux, noirs laqués. Et les subtils mélanges de matières qu’il affectionne : les cuirs sauvages côtoient des soies fines, les plantes vertes ombragent des cristaux rares, les laques se marient à des ivoires. Seul recoin où l’intimité se livre : derrière son bureau, un mur de photos et portraits. Toute sa vie.


Et voici qu’Armani fait son entrée dans la pièce. Costume sportswear, tennis blanches, l’image même du senior inoxydable. Je lui désigne son mur de souvenirs : « Quand vous êtes-vous aperçu que votre vie était un roman ? » Il se laisse souplement tomber sur son canapé et sourit : « Toute vie est un roman. Mais c’est seulement visible quand on est célèbre. Et mon travail limite ma réflexion sur la vie. Tous les six mois, je dois créer de nouvelles collections. Je ne veux pas penser trop…»


Je soupçonne une autre raison : si l’espace est l’ami d’Armani, comme le démontre une fois de plus le superbe agencement de son appartement, le temps, manifestement, est son ennemi : il suffit de voir la façon dont, discrètement, il a consulté sa montre. Tel le Lapin Blanc d’Alice au Pays des Merveilles, il bout sur place, j’en suis certaine. J’accélère le rythme, enchaîne au plus vite les questions sur son passé. De façon surprenante, alors, il s’offre une pause, se met à évoquer, attendri et mélancolique, une mère amoureuse de la vérité, de la droiture et du silence, une adolescence étouffée dans une après-guerre morose, enfin la timidité maladive qui a gâché sa jeunesse : « Je n’avais le feu sacré de rien, j’ai perdu dix ans » .

Puis discret, comme toujours, minimal, il esquisse une confidence: « A vingt-cinq ans, quelqu’un m’a fait confiance. Ca m’a donné une énergie incroyable. Et depuis, cà n’a plus arrêté. Car c’est ça, l’amour, la confiance. Et sans amour, vous ne faites rien. »


Jamais peur, alors ? Il se récrie : « Bien sûr que si ! La vie est faite de peurs ! Et si vous n’avez pas peur, vous êtes stupide ! Mais chez moi, c’est du doute, pas de l’angoisse. Quand j’ai commencé, je n’avais aucune expérience de rien. Usines, dessin, je ne savais rien de rien. J’ai tout imaginé et pour le reste, j’ai bluffé. Je me présentais aux financiers avec ma vieille Porsche et un chien de jeune homme riche et je jouais les hommes très informés. Je vivais dans la terreur d’être découvert ! Cacher ses peurs et vivre avec, il n’y a pas d’autre secret pour réussir. »


Il rayonne d’énergie, déborde de défis. Et comme il continue de griller sur place et croit plus à la vertu de l’exemple qu’aux grands discours, dans la foulée, il m’invite à Dubai pour l’inauguration de l’hôtel qu’il vient d’ouvrir dans la tour la plus haute du monde…


C’était prévisible, le jour venu, c’est un nouveau triomphe. Pour une fois, il a du mal à refouler son émotion. J’attends la fin des vivats pour l’aborder:« Et maintenant ? Un petit break ? »

La réplique est instantanée : « Pas question ! Je n’ai pas envie de devenir un vieux monsieur ! » Et, tel un ado qui vient d’avoir son bac, il s’en va se trémousser dans la boîte de nuit de son hôtel jusqu’au petit matin… Avant de s’en repartir quelques heures plus tard, aussi frais que la veille, au mépris de son âge et de la crise économique. Pour une autre course contre la montre, sans doute, un défi de plus. J’ai l’impression qu’au-dessus de nous, du haut de ses 828 mètres, la tour elle-même n’en revient pas…

© 2016 Copyright Irène Frain.