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RECIT D'ALAN STIVELL SUR SES DEBUTS
Le 23 janvier 2011
RECIT D’ALAN STIVELL A IRENE

"LE 9 NOVEMBRE 1965, LE JOUR OU J’AI EU L’IDEE DU ROCK CELTIQUE"

( article publié dans « Match » et réalisé en septembre 2006)

« C’était le temps des Beatles, des Shadows, de Joan Baez, de Donovan, le plus beau de l’ère rock and folk. Je vivais à Paris; je m’étais inscrit à la fac de Censier, où je me préparais à devenir prof d’anglais. Faute de mieux: dans mon petit coin, je mûrissais en silence un grand rêve, monter sur scène et réaliser une synthèse entre le rock et les plus vieux thèmes celtiques. Aux sonorités les plus branchées de la modernité, je voulais marier les instruments hyper-traditionnels de la musique bretonne.

Mais à l’époque, dès qu’on prononçait le mot « biniou », qu’est-ce qu’on se prenait! Les gens vous jetaient: « C’est pas de la musique! Bon pour les arriérés! » Je m’obstinais pourtant à m’imaginer sur scène comme Donovan et les autres. Quand j’étais gamin, du temps où mon grand’père avait ressuscité la harpe celtique, j’avais déjà affronté le public. Sur les planches de l’Olympia, rien que ça! Mais en cette fin d’adolescence, je me contentais de jouer avec mes potes lors de soirées ultra-confidentielles. Il aurait fallu qu’on me kidnappe pour me faire entrer dans un cabaret.

Je préférais donc continuer à rêvasser tout seul; à la seule idée d’aller tirer les cordons de sonnettes avec ma harpe et mon biniou, je me ratatinais comme une vieille patate! Donc chaque matin, je me retrouvais à traverser le hall frigorifié qui donnait sur l’amphi d’anglais, en me demandant si je n’étais pas en train de bousiller mes vingt ans.

Jusqu’au soir où, retraversant une fois de plus cette entrée ouverte à tous les courants d’air, je m’arrête devant un tableau où chacun pouvait épingler son annonce. Ce qui me fige comme un menhir, en ce soir du 9 novembre, ce n’est qu’une minuscule affichette. Je ne l’ai pas lue que je me demande: « Comment tu as fait pour ne pas la voir avant? »

Il faut dire qu’elle est laconique, cette annonce, et pas très bien présentée: « Tous les mardis soir, à l’American Center, soirées ouvertes à tous les artistes amateurs ou professionnels, français ou étrangers. Chacun jouera un titre ou deux. » Mais elle suffit à me foudroyer sur place.

Je m’entends penser: « Cette fois-ci, je me jette à l’eau. » Quand je sors de la fac, tout de même, je me calme; et, pas fou! avant de faire le grand saut, je décide de prendre la température. Le mardi suivant, me voici donc boulevard Raspail, à l’American Center. Très vite, l’atmosphère m’enthousiasme. Le public est à la fois respectueux et bon enfant. L’animateur, Lionel Rocheman, se montre plein d’humour, mais très rigoureux dans ses choix. Il présente ce soir-là un chanteur canadien, Don Burke, dont le swing et la voix cristalline me subjuguent. Dès la fin de la soirée, je me risque auprès de Rocheman.

Comme beaucoup de timides, j’y vais franco de port: « Je dois vous prévenir que je chante en breton et que je ne joue pas de guitare! » Avec sa gouaille habituelle, Rocheman me rétorque: « L’endroit n’est interdit ni aux harpistes, ni aux Bretons! » Et il décide illico de la date de ma prestation: janvier. Je me mets aussitôt à répéter.

Je me sens fiévreux, surexcité. La fac sort de mon esprit. Quand je ne passe pas mes soirées devant ma harpe, à peaufiner mes accords, je m’exerce à mémoriser les paroles d’un chant qui m’a fasciné trois ans plus tôt, lors d’un fest-noz au fin fond de la Bretagne — il faut préciser que les fest-noz, en 1965, n’avaient pas le caractère massivement populaire qu’ils ont pris depuis. Les gens qui s’y rendaient avaient l’impression d’être les survivants d’une race en voie de disparition!

Et lorsqu’au mois de janvier, le mardi fatidique arrive, je me présente à Rocheman dûment bardé de tout l’attirail folk: en plus de ma harpe, j’arbore un harmonica à la Dylan. J’ai aussi pris soin d’inscrire sur le socle de ma harpe un fier « BZH ».

Rocheman sourit et me glisse: « Va accorder ton instrument, Alan, tu passes dans une demi-heure... » Je m’exécute, anxieux comme jamais. Tout en pinçant mes cordes, je repense à tous les sifflets qui, depuis des années, me tombent dessus dès je brandis ma harpe ou ma bombarde. Je réentends tous les « Plouc! » qu’on m’a lancés, et j’ai le plus grand mal à oublier que c’est la première fois que je vais m’avancer seul sur scène. Mais voilà, trop tard, il faut y aller...

Premiers accords, premières mesures de chant. Et là, à ma grande stupeur, aucune insulte, pas un seul horion. Au contraire: on m’écoute dans un silence religieux. Mieux encore: à la fin du morceau, déluge d’applaudissements! Cà n’arrête plus, on en réclame. A l’issue du spectacle, Rocheman me presse de revenir un autre mardi...

A partir de là, évidemment, on ne m’a plus beaucoup revu dans le hall de la fac: un mardi soir, des responsables d’une radio et d’une maison de disques sont passés à l’American Center et, de fil en aiguille, je me suis retrouvé à signer un contrat d’exclusivité avec Philips-Fontana — l’actuel Universal.

J’ai fait Bobino, l’Olympia, j’ai passé ma vie en tournées. De la Bretagne à la Californie, d’Edimbourg à Melbourne, à Rome, à New York, partout, je constatais que mon rêve soulevait le même enthousiasme. Moi qui m’étais cru si solitaire...Mais je ne me suis jamais guéri de ma timidité.

Les gens se demandent souvent pourquoi. A quarante ans de distance, j’ai la réponse: je sais que tout ça n’a tenu qu’à un rien. A une affichette épinglée sur un panneau dans le froid de novembre, au fond d’un hall ouvert aux quatre vents... »

© Copyright 2017 Irène Frain.