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RENCONTRE AVEC SHARON STONE
Le 21 février 2011
RNECONTRE AVEC SHARON STONE


A 18 ans de distance, l’image de Basic Instinct lui colle toujours à la peau. Sharon Stone va-t-elle me dévorer toute crue ? Non, impossible qu’une femme qui mange du chocolat noir tous les jours soit absolument atroce. De fait, dans la suite où Sharon Stone me reçoit, au lieu de la glaciale diva que tant de gens imaginent, je découvre une quinquagénaire blond nature, solidement plantée sur ses jambes, des pépites de malice étoilant l’azur ultra-pur de ses yeux. Et éclatant d’une rose santé typiquement nord-américaine. Pieds nus dans son jodhpur de tweed, elle se love dans son canapé, replie les genoux devant son délicat petit nez, lisse une mèche qui fait des siennes. Pas star pour une euro — hors ses diamants gros comme le Ritz où elle a élu domicile. Puis elle lâche:« Envie d’être confortable… » C’est peut-être sa voix coupante et légèrement nasillarde qui lui a valu sa réputation de dureté, car au fil de notre échange, je vois surgir tout l’inverse : une femme hyper-sensitive, sans langue de bois, capable de pensées nuancées aussi bien que d’idées fortes, très douée pour l’auto-dérision, lucide,y compris sur la traversée du désert que lui inflige actuellement Hollywood. Enfin vif-argent comme pas deux, passant sans cesse d’une émotion à une autre. Et à chaque instant, quelle pêche !

INTERVIEW DE SHARON STONE

Souvent, les stars répugnent à laisser un photographe capturer des moments de leur vie familiale. Le fait qu’Emmanuele Scorcelletti ait naguère réalisé de vous une photo devenue légendaire fut-il le sésame pour cette prise de vues ?

(Cà commence mal pour moi : Sharon fond en larmes… Mais vite, elle se reprend)


Oh, cette photo à Cannes ! Je me souviens… Ma première sortie après mon hémorragie cérébrale. Un an de galère… Pendant des mois, je n’ai entendu que d’une seule oreille. Plus moyen non plus de lire ni d’écrire. Marcher, un calvaire. Le Festival de Cannes, c’était mon retour à la vie.

( Nouvelles larmes. Je ne sais plus où me mettre. Mais une fois encore, elle se reprend)

…J’avais encore des problèmes de mémoire. On avait agrafé des étiquettes à chacun de mes vêtements pour m’indiquer le jour et l’heure où je devais les porter. La seule chose dont j’étais capable, c’était de visionner les films. Le reste du temps, je dormais. Mais il a bien fallu, un soir, que je monte les marches.Ok, j’y suis allée. Mais je ne sais plus pourquoi, sans doute pour les photographes, on m’a demandé de les redescendre et de les remonter. Personne n’était au courant de mon état. Donc pour moi, l’horreur. Et là, miracle, les photographes ont deviné mon problème. Ils ont posé leur appareil, ils ont chanté une chanson. Tout cet amour, toute cette gentillesse, cette sympathie des Français…Une merveille ! J’ai levé les bras au ciel.

Pourquoi ?

Un geste instinctif. De joie, le sentiment de la résurrection, je ne sais quoi. Emmanuele a capté ce moment et m’a envoyé le cliché le lendemain. De là est née notre complicité.

(Elle fond encore en larmes puis se justifie)

Ce n’est pas grave. Simplement le fait de revivre ce moment.
( Elle s’en va dans sa salle de bains,revient deux minutes plus tard. Je reprends l’interview)

Vous avez trois fils, Quinn, 4 ans, Laird, 5 ns, et Roan, 10 ans. Ca ne doit pas être facile tous les jours, d’autant que vous vivez seule…

( Elle s’illumine. Elle est redevenue aussi gaie qu’à l’instant où je suis entrée)

Mes fils ressemblent à de jeunes chiots ! Ils débordent d’énergie. De vrais petits garçons ! Je leur ai acheté un trampolino pour éviter qu’ils ne rebondissent sur les meubles, c’est dire ! Et à Noël, je leur ai offert des pistolets à éponge…Ils ont chacun leur i-pad, mais je suis stupéfaite que ce soit le plus petit, Quinn, qui soit le plus sophistiqué en matière de technologie. Il n’a que 4 ans mais manipule cet instrument avec une virtuosité étourdissante !

Ce ne sont pas vos enfants biologiques, vous les avez adoptés. Trois garçons, pas de fille.Et ils sont tous blonds aux yeux bleus, comme vous. Vous y teniez?

( Très sérieuse, très factuelle)
Pas le moins du monde. J’étais prête à adopter des jumeaux, des bébés filles, des enfants de couleur, ce qui se trouverait. C’est le destin. Mais ces trois gamins forment maintenant une famille d’enfants.

Vous voulez dire.. une famille malgré le fait qu’ils n’ont aucun lien génétique ?

Oui. Et j’ignore tout de leurs parents respectifs.

Les parents se plaignent qu’il est de plus en plus difficile d’élever des enfants. On est curieux de savoir si vous avez une recette !

Les enfants sont par essence parfaits. Ils vous montrent le chemin. Ce n’est pas à eux de devenir comme vous. C’est à vous de vous mettre à leur portée.

Votre position peut passer pour démagogique. Il faut aussi leur donner des repères, faire preuve d’autorité.

( Elle fronce les sourcils, réfléchit un long moment)

Autorité n’est pas le mot. Je parlerais plutôt de limites. Des frontières sûres et qui ne changent jamais. Quand les enfants s’y heurtent, ils peuvent rebondir et s’épanouir. Voilà ce que j’appelle l’autorité parentale.

Vos fils sont d’âges différents. Ils ont donc des demandes différentes. Comment vous adaptez-vous à chacun ?

( Toujours aussi sérieuse )

Il y a un point sur lequel ils se retrouvent tous : les câlins. Bien sûr, l’heure du coucher est différente pour l’aîné de 10 ans et le petit de 4 ans. Mais émotionnellement, la demande est la même. Même si je pense: « Bon, Roan a 10 ans, maintenant il est grand » , il me dit quand il me voit câliner Quinn, le benjamin: « Et moi, tu t’occupes de moi ? » Inversement, de temps en temps, le petit me dit : « Eh ! Je peux faire ça, comme Roan, je suis un grand ! » Il n’y a pas similarité entre les enfants. La ressemblance est dans l’objet de leur demande. C’est là qu’il faut absolument pratiquer l’art de la nuance. Savoir répondre : « Non, avant de toucher ce couteau, il faut que tu attendes quelques années. » Ou « Tu te coucheras plus tard quand tu seras plus grand». Mais à bien y réfléchir, c’est aussi de la sorte, dans la nuance, que ça se passe dans le monde des hommes et des femmes adultes ! Moi aussi, de temps en temps, j’aimerais bien retourner dans le monde des petites filles. Et de temps en temps, il ne faudrait pas non plus me laisser un couteau entre les mains…( grand éclat de rire bien franc)

En somme, votre première règle, c’est l’attention ?

(A nouveau très sérieuse)
J’aime les enfants et par conséquent, je les respecte. Or la première condition du respect, c’est de ne jamais les considérer comme des êtres inférieurs aux adultes. J’ai toujours su ça, d’instinct. Quand j’étais adolescente, on m’appelait « Baby whisper » — « La fille qui murmure à l’oreille des bébés ». Dès que je voyais un nourrisson, je le prenais dans mes bras, je lui chuchotais des tas de choses. Un jour que j’assistais à un spectacle du Cirque du Soleil, il y avait un bébé quatre rangs plus bas qui pleurait. J’ai enjambé les sièges aussi sec et je suis allée le calmer en lui murmurant des trucs à l’oreille, comme je vous l’ai expliqué. Je comprenais aussi très bien le babillage des tout-petits. Chaque fois que j’ai eu un problème avec mes enfants, je me suis posé la question : « Est-ce que j’ai perdu ce don ? Et pourquoi ? Serait-ce que je ne prends plus assez de temps pour être réceptive ? » Et j’ai fini par saisir qu’à tout vouloir faire en même temps, je devenais dingue. Je me suis alors demandée : « Quand je suis en train de faire mes mails dans ma bibliothèque et qu’un de mes gamins vient me tirer sur les cheveux ou me prend le bras en disant : « Maman, j’ai un truc à te montrer ! » pourquoi est-ce que je réponds : « Je finis mon mail et je viens ? ». La réponse est venue très vite : dans cette situation, je n’ai pas à finir mon mail. Je dois taper sur la fonction : « Brouillons », dire à mon fils : « Je viens » et aller m’occuper de lui. Y aller vraiment, à fond! Dans un premier temps, toutefois, j’ai cru résoudre le problème en installant mon ordi dans la cuisine. Mais ça n’a rien changé. Mon anxiété souterraine redoublait l’excitation des enfants. La seule solution, c’était de redevenir totalement accessible. Je l’ait fait et j’ai constaté que les enfant sont cessé de crier. Et mon don, ce fameux « baby whisper » est revenu ! Tout a alors changé dans mes rapports avec mes fils. Spontanément, en douceur…

Cette démarche, tout en souplesse et en retour sur vous-même, a-t-elle été inspirée par votre foi bouddhiste ?

J’ai rencontré le Dalaï-lama avant d’avoir mes enfants… Ce qui était probablement une bonne chose ! ( grand éclat de rire)

Vous dites souvent que vous devez votre équilibre à la pratique quotidienne de la méditation. Est-ce si facile, avec trois gamins?

(Elle réfléchit une bonne trentaine de secondes avant de répondre, soudain très concentrée )
La vie n’est peut-être qu’un parcours méditatif…En tout cas, je ne conçois pas Dieu comme un vieux père à barbe blanche. Je crois en une sorte de grande conscience supérieure et aimante. C’est à elle qu’on parle quand on prie. Et tout simplement quand on vit. Nous pouvons prier tout le temps. Généralement, on le fait quand on traverse une crise. Mais quand on est adulte, on finit par comprendre que tout, dans la vie, peut donner prétexte à crise ! C’est quand on est novice qu’on croit que la prière ou la méditation doivent se faire dans un lieu spécial, et à des moments particuliers, dans une sorte de bulle. Mais nous pouvons méditer et prier tout le temps. Et partout. Dans notre bain, par exemple, ou en faisant notre shampooing…Moi, en tout cas, ça m’arrive ! ( Eclat de rire ravageur, puis retour immédiat au sérieux ) C’est dans ces moments où on cherche une compréhension active de la vie qu’on trouve la force de faire les choses. Qu’on découvre sa liberté, sa responsabilité. Et c’est valable pour les grandes choses et les petites. Comme être à l’heure à un rendez-vous ou trouver une place de parking ! Il m’arrive même de prier pour demander d’avoir de beaux cheveux tel jour ! (Nouveaux rires) En tout cas, cette pratique rend la vie plus facile.

Vous l’avez acquise avec le temps ?

Disons que c’est une manière de faire qui vient de la maturité et de l’humilité…

Pour vous, en somme, la grande force des femmes, c’est qu’elles peuvent vivre la sensualité, d’un côté, et de l’autre, la tendresse…

(Enthousiaste)
C’est la clef de ce que je suis ! La féminité est un tout. Et la cinquantaine, à cet égard, est la plus merveilleuse période de la vie d’une femme ! Sa féminité est alors la plus fascinante, la plus magique, car elle s’offre dans toute la palette de ses nuances. C’est un moment d’extraordinaire épanouissement, au sens où on parle de l’épanouissement d’une fleur. Quand une femme est plus jeune, le plus souvent, on ne veut voir en elle que l’aspect sexuel. Et sans donner dans la théorie du complot, on en profite fréquemment pour l’opprimer ! Vers la cinquantaine, les femmes gagnent enfin la liberté de pouvoir tout être en même temps…

Vous voulez dire que les femmes peuvent rester très belles, comme vous, mais que cette apparence est illuminée, et comme sublimée par la densité de leur expérience ?

Exactement. Et les Européens y sont infiniment plus sensibles que les Américains.
D’où votre intérêt présent pour le cinéma européen, alors que les Américains vous boudent ?

Oui.
( Elle se fait très grave, presque inquiète )
C’est très dur, dans mon métier, d’être considérée comme un pur objet. Ici, en Europe, depuis « Basic Instinct », on a toujours compris et reconnu mon travail d’actrice. Je ne suis pas seulement perçue comme une belle présence.

Vous avez déclaré qu’aux USA, au bout de quelques années de carrière, les actrices ne sont plus assez jeunes, ni assez vieilles pour intéresser les producteurs. Vous restez sur cette position ?

Ce n’est pas une question d’âge, mais une question de rôle. Et surtout de scénarios. Pour une raison simple : aux USA, on ne considère pas assez les scénaristes. On les paie mal et on leur demande des histoires formatées ! (Elle s’enflamme, le rose lui monte aux joues) Pour tout dire, c’est une question de civilisation, on veut du standard partout… Ici, en Europe, on écrit de vrais films, tandis que les Américains ne font plus que des remakes !

La passion, c’est votre secret anti-âge ?

Oui! Je dis ce que je pense ! Si on se censure, on vit dans le mensonge et la tromperie ! Et ça rend moche !

© 2016 Copyright Irène Frain.