Mes articles
PORTRAIT DE MATHILDE SEIGNER
Le 29 janvier 2011
Portrait de Mathilde SEIGNER ( réalisé en juillet 2009 )
Elle ne sourit guère. Comme tous les filles qui disent« Non ! » Pourtant, rien de commun entre Mathilde Seigner et l’héroïne de la chanson de Polnareff. A commencer par l’apparence. Tout sauf une poupée. Au fond de ce café où je viens de la retrouver, la couleur de sa beauté est la même qu’au cinéma: celle de la vérité.

Rare qualité. Elle fait d’elle l’une des actrices préférées des Français, lassés des « beautiful people » aux propos et aux épidermes de plus en plus frelatés. Et c’est sûr, même si elle sourit peu et que le bleu de son regard, à la première seconde, vous perce jusqu’à l’os, il est réconfortant, le visage de cette fille. Si je dis la fille, d’ailleurs, au lieu de la femme — après tout, elle a 42 ans — c’est que tout, chez elle, raconte la liberté et la tranchante lucidité. Elle se l’applique à elle-même, voir la façon dont elle se résume :« Attachiante ! » Ou son autoportrait : « Ado, je me trouvais moche mais je m’en foutais. Ensuite, à ma grande surprise, je me suis aperçue que je plaisais aux hommes. Maintenant je me trouve ni terrible ni immonde. Et je m’en fous toujours ! »

Le ton est donné : franc-parler, même si elle sait qu’à parler plus vite que son ombre, çà peut lui coûter le César qu’après vingt ans d’une brillante carrière, elle n’a toujours pas remporté. Là encore, elle assume :« Qu’est-ce que vous voulez, j’entends les gens penser, j’ai un radar. Et comme j’adore aller trifouiller dans les recoins où se cache la vérité … »

Ca me va : c’est moi, cette fois, qui suis chargée de trifouiller. Ca lui va aussi : bravache, cette passionnée d’équitation, telle un crack bien dressé, attend sans piaffer le feu des questions. Seul indice de sa sauvagerie foncière : les mèches châtain qui descendent en cascades rebelles le long de ses épaules. Je m’avise alors que dans la vie, Mathilde Seigner est en tous points semblable au personnage de mère célibattante et paumée qu’elle vient d’interpréter dans le film « Une semaine sur deux » du jeune réalisateur Ivan Calbérac. Face à moi, comme à l’écran, mêmes traits nus aux méplats un peu rudes, où se lit le goût de l’affrontement et du danger. Et même iris où, de façon aussi persistante qu’étrange, rôde quelque chose d’inconsolé. Entre la réalité et le cinéma, avec Mathilde Seigner, la frontière serait donc si frêle ? Et où se loge la fêlure, puisque, depuis qu’elle s’est fixée à l’aube de la quarantaine en épousant Mathieu Petit, caméraman de cinéma, puis en mettant au monde il y a 22 mois un petit garçon qui la comble, elle affirme si hautement couler des jours heureux : « Je suis entrée en fidélité. Et comme la vie n’est faite que de surprises, je finis avec un homme qui n’était pas du tout mon genre. Et quand je dis « je finis » , je ne suis pas dans l’idée de fin, mais d’espoir. Je rêve de vieillir avec lui… » Qu’est-ce qui la désespère, alors, pour avoir ces yeux-là ? Pas besoin de l’éperonner: elle répond au quart de tour. Par-delà la terrasse du café, elle me désigne l’agitation de la rue :« Mon tourment, c’est çà ! L’époque-kleenex, en amour, en art, en tout ! Je la déteste. Je suis passéiste, nostalgique. Mais je le revendique ! »

Et ne comptez pas sur Mathilde Seigner pour vous la jouer traumatismes infantiles et inavouables secrets de famille. La tribu, le « clan Seigner », comme elle dit, elle a toujours adoré. Avec sa grande gueule, elle ne s’y est jamais senti un OVNI : « Mon père est pire que moi ! » Des tantes aux neveux, elle prend tout. A commencer par le patriarche, le légendaire acteur Louis Seigner, décédé en 1991, et si regretté qu’elle a donné son prénom à son fils. Solidarité permanente, et sans faille : « Avec la famille, on se voit tout le temps ! Et quand un journaliste m’appelle « Emmanuelle », du nom de ma sœur actrice, je le laisse dire et je me marre…» Puis d’égrener dans le même souffle tous ses bonheurs d’enfance. Dont l’équitation, qui l’obséda nuit et jour dès ses six ans, âge où elle eut son premier cheval. Passion presque intacte, même si, faute de temps, elle ne monte plus qu’une heure-et-demie par semaine — il fait dire aussi qu’un grave accident lui a laissé une peur parfois très difficile à surmonter. « Mais contempler un cheval peut me suffire. Du cheval, j’aime tout. L’élégance, les reniflements, l’odeur, le monde des courses… »

Elle s’exalte, il faut cinq bonnes minutes avant qu’elle ne revienne à « ses goûts d’avant », comme elle baptise les prédilections nostalgiques qu’elle tient de sa chère enfance : son quartier, le 5ème arrondissement, dont elle connaît les moindres recoins, et une irrésistible gourmandise. Plutôt que se ruiner pour des fringues, elle préfère investir dans des casseroles, des nappes anciennes, des services de table ; et, folle de cuisine autant que son mari, elle organise au moins deux fois par semaine pour ses copains de vrais grands dîners. Elle en règle la décoration au cordeau, mais, champagne aidant, l’affaire tourne très vite à la franche bamboula, sur fond de chansons entonnées en chœur, tout le répertoire des années 60 et 70, avec une prédilection pour Brel, Brassens, Ferrat, Sardou, enfin son cher Johnny : « C’est ma bulle. Je veux avoir le temps de m’appartenir. Et tant pis si, pendant ces fêtes, on ressemble à des ados qui s’amusent pendant que les parents ne sont pas là. J’y tiens. Et je suis farouche sur tout ce qui touche à mon univers personnel. Donc pas d’Internet à la maison. Quant au téléphone portable… » Elle pointe un index féroce sur son appareil, banalement déposé à côté de son petit noir: « Il me sert seulement à dire « oui, non » ou « Rendez-vous à telle heure ». Mais dans ce mépris, ne voyez ni rebellion ni provocation. On n’est pas obligé de se coucher devant ces outils là, c’est tout! C’est vrai, je ne suis pas consensuelle. Mais j’estime avoir droit à mes refus et à mes colères. « Restez zen », c’est la devise moderne des hypocrites! »


Elle fronce le sourcil. Sévère, mais surtout douloureuse. C’est fou, à nouveau, ce qu’elle ressemble à la mère tendre et caractérielle qu’elle a incarnée dans le film d’Ivan Calbérac. Pour avoir si bien campé à l’écran cette « ultra-moderne solitude » , comme dit Souchon, il faut donc bien qu’elle l’ait vécue… Dans ses rapports avec les hommes, naguère très tumultueux ? Pour une fois, elle dit ne pas savoir : « Quand j’arrive sur un plateau, je connais mon texte au rasoir mais je me contente d’aller là où le metteur en scène a envie de m’emmener, sans avoir fait de prise de tête sur le personnage. Pour moi, le cinéma est un art intuitif, c’est l’école de Gabin ou de Ventura. Même si je comprends très bien l’école cérébrale. Donc oui, peut-être, des choses de ma vie sont passées dans ce film. Oui, comme l’héroïne, je peux être horriblement dure avec les hommes, et aussi terriblement fragile. En tout cas, ce beau personnage m’a fait sortir de l’équation : « Mathilde Seigner, fille de caractère, donc bonne pour les rôles de la fille inmariable… » Les hommes m’énervent mais je les aime. Cela dit, je les ai préférés quand, d’amants qu’ils étaient, ils sont devenus mes copains. »

Fuite du rapport de force qu’impose la sexualité ? Elle se met à déchiqueter la petite serviette en papier qu’on lui a servie avec le café. Puis me sert un vrai grand sourire — le premier depuis qu’on se parle: « Un psy m’a dit çà, oui ! Et que c’était l’indice d’une homosexualité refoulée ! Je lui ai dit : » OK, seulement il y a un os : les femmes ne m’attirent pas ! » Mais de toute façon, toute la démarche psy, le divan, la neutralité bienveillante et tout le tintouin, j’ai détesté, j’ai trouvé çà ennuyeux et cher. J’y étais allée pour un chagrin d’amour mais j’ai préféré continuer comme avant, m’engueuler avec les hommes, puis m’excuser et me réconcilier. On me pardonne, parce qu’on sait que j’ai un rapport violent à la vérité. Je ne triche pas, je ne calcule pas…Je suis une jouisseuse pure. Chaque jour qui se lève, je le considère comme gagné. Et la mort, je ne la comprends pas. » A cette seule pensée, d’ailleurs, elle se raidit, comme prête à se cabrer. Et si la vraie passion de Mathilde Seigner, en fait, au-delà de son amour pour son homme et son enfant, c’était tout simplement la vie ? Miracle : elle se fait radieuse, enfin, jusqu’à la pointe des cheveux : « Oui, être vivant, c’est le seul combat qui m’aille. Avec les gens que j’aime. Et… du champagne! »

© 2016 Copyright Irène Frain.