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CARNET DE VOYAGE A TROMELIN
Le 20 janvier 2011
Carnet de voyage TROMELIN ( Paru dans Paris-Match en juillet 2010 )

19 juillet, 8 heures 30, aéroport militaire de Saint-Denis de la Réunion. L’alizé chahute sérieusement les cocotiers qui s’alignent le long de la piste. Au pied du Transal de l’armée française qui, environ toutes les six semaines, assure une liaison avec l’île Tromelin, je réassure l’aplomb de mon couchage sous la languette qui ferme mon sac à dos. On m’a prévenue : à Tromelin, la vie sera spartiate. Logement au premier étage de la station météo, lits sommaires. Douches, mais à condition d’économiser l’eau : sur l’île, pas plus de source qu’en 1761, quand un navire de la Compagnie française des Indes emplafonna le platier de corail et que les déferlantes jetèrent au rivage 122 marins français et 88 esclaves malgaches embarqués clandestinement.

D’où ces centaines de bouteilles d’eau minérale qu’on engouffre dans la carlingue du Transal, à côté de paquets de surgelés et de cagettes de légumes. De quoi assurer la survie des hommes qui embarquent à mes côtés pour prendre le relais de l’équipe précédente.

Sur ce caillou d’un kilomètre carré perdu au cœur de l’Océan Indien, la population dépasse rarement quatre habitants : eux. Il y a trois mois, elle s’est accrue de deux jeunes chercheuses, installées à Tromelin pour étudier les tortues. Séjour d’une longueur exceptionnelle : les météos, eux, ne peuvent demeurer à Tromelin plus de six semaines. Au retour, debriefing psychologique obligatoire. On me l’a répété cent fois: ce type d’île minuscule et très isolée peut rendre fou.

Ce qui m’attire là-bas, c’est mon désir d’écrire un livre sur le naufrage de 1761. Grâce aux archives laissées par les rescapés blancs, j’ai réussi à le reconstituer. Sur le papier. Mais il m’y manque l’essentiel : comprendre la vie là-bas. Et pourquoi les Blancs, qui ont réussi à fuir l’île au bout de 57 jours, ont abandonné, quinze ans durant, les esclaves malgaches qui les avait aidés à construire une chaloupe de fortune. Enfin comment les Noirs y ont pu survivre tant d’années.

Sur cette affaire, j’ai entendu les interprétations les plus farfelues. Habillées, selon un procédé classique, des oripeaux de la démarche scientifique ! On a été jusqu’à parler de « Robinsons Noirs » de « Koh Lanta du XVIIIème siècle »… Loin de ces clichés démagogiques, la lecture attentive des archives m’a laissé entrevoir une réalité d’une âpreté inouïe. Et bien plus passionnante. Pour voir plus clair dans cette monstrueuse tragédie, je veux confronter mon corps à celui de l’île. Mon humanité à son inhumanité.

9 h 15. Je tends à un militaire la paperasse officielle qui m’autorise à séjourner sur l’île. C’est un écosystème fragile, j’ai dû obtenir du Préfet des Terres Australes et Antarticques françaises un arrêté spécial. Un hélico viendra me récupérer dans quatre jours et me déposera à bord d’un bâtiment de la Marine nationale spécialisé dans la lutte anti-pirates. Après deux jours de mer, il me ramènera ici, à La Réunion.« En principe ! » ironise le militaire. « A Tromelin, rien n’est jamais sûr ! » Ca m’est égal. Dans le pire des cas, j’écrirai. A 22 heures, sauf si la télé retransmet un match de foot, extinction des feux. Pour économiser l’électricité. Quelle importance ? J’irai me balader. Au moins un endroit où je ne risque pas d’être agressée en pleine nuit!

9h 30, le Transal a décollé. Impression de partir pour la guerre. En guise de sièges, des strapontins arrimés aux parois de la carlingue. Une lumière jaunasse tombe des hublots sales et placés très haut. Les passagers se font face mais les regards se fuient — des ouvriers qui viennent réparer le générateur, des ornithologues chargés de surveiller les populations d’oiseaux qui vivent à Tromelin. Tous repartiront ce soir à bord de ce même Transal. Certains finissent par somnoler, d’autres, malgré les trous d’air, entament des mots croisés. Je m’empare de mon carnet, j’écris : « Qu’est-ce que je fous là ? »

9h 50. Esquisse de réponse. Le travail du romancier, comme celui du journaliste, c’est d’aller où il n’a rien à faire. Précisément parce qu’il aura beaucoup à faire. Des mois que j’interroge les fouilleurs qui ont retourné le sol de l’île. J’ai tenu en main les objets découverts par l’équipe archéologique officielle, comme ceux qu’ont exhumé les chasseurs de trésor qui explorèrent l’épave et les plages de Tromelin depuis 1954, date de la construction de la piste d’aviation. Piastres, balles à mousquet, plats calebasses patiemment rétamées par les derniers survivants, jusqu’à un fragment de coffre de l’état-major du navire — il trônait sur la cheminée d’un fouilleur pourtant très officiel…Ces objets m’ont émue, mais à chaque fois, j’ai pensé : « Sans avoir vu l’île, comment les imaginer, ces Noirs abandonnés ? »

10 heures 20. L’île approche, le commandant m’invite à le rejoindre dans le cockpit. J’accours. « 15°55 » répète le co-pilote. C’est la latitude de l’île. Tromelin est si isolée qu’on ne l’a établie qu’en 1954…Et aujourd’hui encore, elle joue à se faire invisible, alors qu’elle est là, toute proche. Puis soudain, au beau milieu d’une immensité outremer, elle surgit, royale, avec ce diadème de déferlantes qui terrorise tous les navigateurs. Au Nord, elle se prolonge d’une langue de sable en forme de pied de pétoncle. C’est là que les naufragés ont lancé leur chaloupe de fortune. Là aussi qu’en 1776, on récupéra les derniers survivants malgaches, sept femmes et un enfant. Le pilote, qui vient souvent ici, m’apprend que de temps à autre, cette langue se déporte vers l’Est, puis vers l’Ouest. Ou elle se referme sur elle-même pour former une piscine naturelle. Je comprends enfin pourquoi les récits des naufragés parlent de sables mouvants. Pas rassurant…

Atterrissage sportif — la piste d’aviation est très courte. Puis débarquement. A l’instant où je pose le pied sur l’âpre carapace corallienne de Tromelin, j’ai le souffle coupé par la violence du vent, la concentration d’iode, la piqûre du sel. Aussitôt, j’ai très soif. On me tend une bouteille d’eau. Je repense alors au comportement des Blancs lors des premiers jours du naufrage : ils gardèrent pour eux les barriques d’eau vomies par l’épave. 28 malgaches, sur les 88 rescapés, moururent dans les 48 heures. En revanche, pas un seul décès chez les 122 Blancs…


On coupe les moteurs du Transal. Je suis immédiatement assaillie par un nouveau vacarme : celui des déferlantes. Un des météos m’explique :« Les houles arrivent directement du Pôle Sud. Leur fracas contre le platier de corail ne s’arrête qu’à la veille d’un cyclone » Puis il pointe l’éolienne : « Justement, le dernier cyclone… Vous avez vu le travail ? » Oui, je vois : la machine est décapitée. Puis je contemple le paysage. Entièrement nu, à l’exception des deux bâtiments construits pour les météos: « On se croirait sur Mars ». «

« Vous ne croyez pas si bien dire ! réplique le météo. Cette année, à l’horizon, en tout et pour tout, on a vu passer deux bateaux ! » Et pour parachever ce sinistre tableau, l’océan se plombe, les rafales flagellent la carapace de l’île, une cataracte de pluie s’abat sur nous.« Ca arrive tout le temps… » sourit le météo.

Course éperdue vers la station. Dès que je l’aperçois, je me fige de colère : pour commémorer la tragédie, on n’a rien trouvé de mieux que de dresser sur un affût un des canons retrouvé dans l’épave, à côté d’une plaque évoquant la visite-éclair d’un sous-secrétaire d’état et sous un drapeau français…Rien sur les naufragés! Ni surtout sur les 60 esclaves abandonnés ici pendant 15 ans ! Je me jure de faire réparer cet « oubli ». Même si l’idée, comme c’est hautement prévisible, doit être confisquée par le premier politique venu…

14 heures. La pluie s’est arrêtée. Je pars à l’assaut de l’île en compagnie d’un bénévole qui a participé aux fouilles officielles. Il me pointe l’endroit où les Blancs construisirent un four, une forge, un camp. Puis au Sud, au bout d’un désert d’énormes coraux grisâtres, la petite dépression verte où les Français découvrirent la providentielle nappe d’eau saumâtre sans laquelle tous les rescapés, Blancs ou Noirs, seraient morts en quelques jours. Où que je me tourne, j’aperçois l’océan et ses monstrueuses déferlantes. Un lieu à la fois complètement ouvert et absolument clos. L’île absolue.

A travers les veloutiers de la côte Ouest, seule et maigre végétation de l’île, je distingue la plage du naufrage. Et nouveau saisissement : les oiseaux perchés sur ces mini-arbres. Enormes pieds bleus à bec rouge, ou pieds rouges à bec bleu. Après Gulliver à Lilliput, me voici dans Alice au Pays des Merveilles. Les volatiles ne bougent pas d’une plume et gardent l’œil fiché sur le mien : exactement la situation décrite par les rescapés français il y a 257 ans. Je leur tourne le dos et gagne la plage. Le soleil tape très fort, le sable grumeleux et ultra-blanc aveugle. En dépit des déferlantes, l’ancre du navire est toujours à l’endroit où elle alla s’encastrer dans la nuit du 1er août 1761. Et les eaux sont du même turquoise que sur la carte peinte par les rescapés dont j’ai la copie dans mon sac. Inutile de rêver d’un bain : le ressac m’aspirerait en un rien de temps jusqu’à l’outremer de l’abîme — 4000 m de fond, le paradis des requins.

Par-delà le fracas des déferlantes, des cris nous parviennent : le générateur est réparé, le Transal va repartir. Je salue mon guide improvisé. Au moment où l’avion quitte l’île, une émotion étrange m’étreint. Irrationnelle, incontrôlable, elle me relie instantanément à ces esclaves dont je suis venue traquer ici le souvenir : je me sens abandonnée… Quatre jours durant, malgré la convivialité des météos et leur cuisine des plus savoureuses, cette sensation va me poursuivre. Seule solution pour l’amadouer : me mettre à l’écoute de l’île. Je ne dors presque plus. La nuit, toute emmitouflée — les nuits de juin sont très froides à Tromelin — je sors avec Samantha et Théa, les deux jeunes biologistes, pour suivre la laborieuse ponte des tortues. Des heures durant, sous la lune, je les vois labourer la plage. Elles y laissent des traces qui évoquent celles des chenillettes. Puis elles expulsent des œufs d’un blanc luisant, qu’elles recouvrent de sable avant de regagner la mer. Entre deux pontes, les yeux fixés sur les étoiles ultra-brillantes du Tropique, j’essaie d’imaginer la vie des Malgaches abandonnés.


Je le sais par le témoignage de Semiavou, l’une des sept survivantes sauvées en 1776 par le Breton Tromelin qui donna son nom à l’île, les femmes ne cessèrent de décompter le temps. « Ce fut leur méthode de résilience » m’a expliqué le psychiatre d’origine malgache que j’ai consulté avant mon départ. « Mais n’allez pas croire ceux qui jurent que les Noirs abandonnés à Tromelin sont restés des « hommes debout ». Pour nous, les Black, refuser à ces esclaves les souffrances psychologiques qui sont le lot de tout être humain, c’est du racisme à rebours! Une fois encore, on nie notre humanité! Comme n’importe qui dans pareille situation, ils ont développé des troubles mentaux. D’autant plus vite qu’ils étaient déjà lourdement traumatisés : leur déportation, le naufrage, la mort des leurs, l’abandon des Blancs, enfin le fait que pour les Malgaches, la mort suprême, c’est d’être coupé des Ancêtres… Ils ont dû délirer et parallèlement, s’inventer un mode concret de survie très ingénieux. C’est absolument compatible ! »

Le jour se lève, je retourne à la station, refeuillette mes notes et mes photocopies d’archives puis, après quatre ou cinq heures de sommeil, je me remets à arpenter l’île. Je ne me lasse pas de parcourir ce confetti de corail, une bouteille d’eau à la main — je m’y déshydrate à une vitesse record. J’aime tout spécialement la côte Ouest, où s’accumulent des dizaines d’énormes bambous arrachés à de lointaines forêts tropicales. Je m’y assieds, y écris des bouts de texte, puis retourne au centre de l’île. J’y tombe parfois sur de minuscules pierres ponces : la mer, il y des millénaires, a porté jusqu’ici ces vestiges d’une explosion volcanique. Ou je découvre des cadavres de tortue : les bêtes ont été surprises par le lever du soleil, ont perdu le sens de l’orientation, tourné le dos à la mer puis sont mortes de soif.

Ces pierres, ces bois flottés, ces ossements, les esclaves abandonnés y virent-ils des signes ? Ou étaient-ils engloutis dans leurs drames ? Mais lesquels ? Des rixes, des suicides, des crimes ? Des séparations déchirantes, oui, c’est sûr : certains Malgaches, on le sait par Semiavou, s’en allèrent sur des radeaux aux voiles faites de plumes d’oiseaux, comme leurs pagnes…

A la fin de ces journées passées au seul contact de la nature brute,je ne sais plus si le crépuscule qui arrive me rapproche de la mort ou de la vie. J’erre comme les tortues, déboussolée par le vent, les geysers écumants des déferlantes, l’absolu manque de repère, sur cette blanche et plate carapace, si ce n’est la course du soleil. Et cependant, le matin de mon départ, je comprends que je me suis attachée à ce monde venteux, cognant, indéchiffrable. Le non-temps de Tromelin commence à me plaire : il est si proche de celui où je vis quand j’écris mes romans…D’ailleurs c’est bien simple, juste avant d’embarquer dans l’hélico, je griffonne, non la première, mais la dernière phrase de mon futur livre : « L’île, elle, fait comme toujours : elle s’en fout. Rien de changé, toujours les grandes houles, les courants sans fin. Elle s’occupe de tenir, de résister… Comme les sept femmes pendant les quinze ans qu’elles ont passés ici…»


© Copyright 2017 Irène Frain.