• Mes carnets de voyage : la mémoire de mes routes, de mes surprises, questions, moments de perplexité, d’attente, de fatigue, d’enthousiasme, de lassitude, de joie, d’inquiétude. L’embouteillage et la route qui file, la clim’ qui défaille, l’escalade de la dune sous le soleil du zénith, la fuite éperdue sous l’orage de mousson, le lever courbatu dans l’aube grisaillante, juste après l’early morning tea…

    Ecriture constamment fébrile. Tant dans les phrases que dans la graphie. Il faut faire vite, capturer l’instant. Combat constant contre l’oubli, le flou, l’imprécision.

    Donc style télégraphique. Et codes qui n’appartiennent qu’à moi – vous avez aussi les vôtres, je suppose, quand vous vous livrez à ce petit exercice ? Souvenir des cahots des chemins, quand les lettres tressautent et vacillent.


  • Enfin les taches. Ce thé à la cardamome qui a giclé sur la table du bistrot où j’écrivais, cette gerbe d’eau qui a jailli de la bouteille pendant le trajet sur une piste du désert – toujours les cahots. Elle a gondolé le papier quadrillé. Entre deux feuillets, parfois (et bien banalement, j’en conviens) des tickets de musée, des calices de fleurs, des « adresses du bord de la route » , troquets ou boutiques, la plupart du temps. Et surtout les coordonnées des hommes ou femmes que François a photographiés et à qui, ensuite, nous enverrons ses clichés.

    De loin en loin, aussi, les traces de mes doigts tachés d’encre – le stylo a fui. Ou carrément mes empreintes digitales, à cause de la sueur : il a fait entre 40 et 48 degrés pendant toute ce long périple au Rajasthan pendant l’été 2009, une des pires sécheresses qu’ait connue la région ces trente dernières années.


  • Je dessine très mal. Néanmoins, quelquefois, des croquis s’imposent. Je fais comme je peux, simplement histoire de fixer ce que j’ai compris d’un lieu. Ces petits dessins maladroits, mais clairs, n’ont qu’une fonction utilitariste.

    La seule règle que j’applique rigoureusement dans mes carnets est celle de la datation. Sans dates, au retour, impossible de s’y retrouver. Elles sont aussi importantes que le nom des villes, villages, pays que je traverse. Le seul lieu des hommes, c’est le Temps.

    Une fois rentrée, je « débriefe » toujours mes carnets. Autrement dit, je le mets au net sur mon ordi. Sans rien changer à mes notations saisies sur le vif. Pas de littérature, aucun souci de la (mythique !) postérité. A mon sens, plus l’auteur est narcissique, plus il se regarde faire, plus il se regarde vivre, surtout en voyage, plus il se coupe de la tribu des humains. Je n’ai qu’une seule religion : celle de la curiosité. Pour moi, au cœur de tout livre, il y a la quête d’un secret. Mes carnets (de moleskine ou pas, là encore, je récuse le fétichisme et le narcissisme) sont le bréviaire de mes enquêtes. Un accompagnement quotidien de mes interrogations.


  • Ce que j’en fais, quand j’ai fini mon livre ? Je les range dans un coin, avec les autres carnets. Et je n’y pense plus… Des séquences discontinues de ma mémoire dorment ainsi, depuis plus de vingt ans, sur une étagère de ma bibliothèque…Et pas demain la veille que j’appuierai sur la touche « retour arrière » !

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Olivier de Kerssauson